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Présentation
d’une série d’émissions consacrées à Tintin.
Source:Yves-Marie
Labé, Le Monde, 21 octobre 1995 |
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Arte
est la première chaîne française à consacrer
une soirée complète à Tintin et Hergé, deux
figures titulaires de la bande dessinée franco-belge.
Tintin
ou Hergé ? Durant les six heures d’émission qu’Arte consacre
au journaliste du Petit Vingtième sous le titre « Tintin reporter
», l’ambiguïté demeure. Les amateurs de bande dessinée
et tous ceux qui ont grandi au rythme de la parution des vingt-quatre albums
publiés depuis 1929, année de publication des Aventures
de Tintin, reporter du Petit Vingtième au pays des Soviets,
ne s’en soucieront guère.
Pas
plus que leurs descendants, qui sont nombreux, les éditions Casterman
continuant à vendre un album de Tintin toutes les deux secondes
et demie, ce qui leur permet d’afficher un véritable record éditorial:
plus de 200 albums vendus, traduits en cinquante-trois langues ou dialectes.
La
soirée thématique programmée par Arte et conçue
par deux tintinologues hors pair, l’écrivain et scénariste
Benoît Peters et le critique d’art Pierre Sterckx, est d’une richesse
rare. Des dessins animés (Le Secret de la Licorne et Le
Trésor de Rackam le Rouge, mais aussi Quick et Flupke)
alternent avec des documentaires – « Le Phénomène Tintin
», « Le Petit Vingtième: le siècle de Tintin
» ou encore « Monsieur Hergé ».
Des
sujets plus inattendus pontuent la soirée, comme ce reportage au
Tibet, dans lequel le dalaï-lama évoque « l’impression
de beauté » qui l’a frappé lorsqu’il a découvert
Tintin
au Tibet, ou l’entretien avec le philophe Michel Serres.
L’amateur
ou l’érudit, comme le profane en matière de BD ou le tintinolâtre
devraient être rassasiés, tant ces six heures embrassent presque
tous les aspects de l’univers de Tintin et d’Hergé. Le microcosme
de Moulinsart et du jeune reporter, du capitaine Haddock à Rastapopoulos,
figurent en bonne place. Et les auteurs de la soirée n’ont pas évacué
la réussite commerciale de la société que gère
la veuve d’Hergé.
Une
quarantaine de livres
Les
téléspectateurs d’Arte pourront aussi parcourir l’enfance
bruxelloise du père de Tintin, au sein d’une Belgique alors quatrième
puissance mondiale et petit empire colonial. Ils apprendront l’influence
qu’eurent sur lui des dessinateurs comme Benjamin Rabier, Alain Saint-Ogan
(Zig et Puce) ou encore l’Américain Georges McManus, que
le public français connaît surtout grâce à sa
Famille
Illico. Ils sauront enfin que Georges Rémy, qui signera dès
1924 de ses seules initiales, se passionnait pour l’art abstrait et des
peintres comme Lucio Fontana, Roy Lichtenstein ou Victor Vasarely; que
cet ancien boy-scout n’évita pas le doute existentiel jusqu’à
faire sa traversée analytique avec un disciple de Jung, et qu’il
fut fasciné par les progrès de la technologie.
Mais
cette abondance et cette richesse brouillent les pistes et laissent planer
l’ambiguïté sur le personnage et son créateur. L’un
ou l’autre ont inspiré plus d’une quarantaine d’ouvrages, qu’ils
soient essais ou biographies – la dernière signée Pierre
Assouline, devant paraître début 1996. « Dans Tintin,
j’ai mis beaucoup de ma vie », confiait Hergé à
Benoît Peeters dans le livre d’entretiens Le Monde d’Hergé
(Casterman), dont les Inrockuptibles du 18 octobre publient des
extraits.
Comme
pour d’autres auteurs, cette gémellité entre le créateur
et son héros n’est pas sans poser question. Surtout lorsqu’il s’agit
de fouiller le passé, et, notamment les années 40-45, au
cours desquelles Hergé, via son petit reporter, prit des positions
peu nuancées sur l’URSS et, surtout, adopta un ton franchement antisémite.
Hergé justifiera ensuite ces «engagements» par
sa jeunesse et son «innocence» et traînera toute
sa vie le remords de s’être mêlé à la droite
la plus extrême. Certains spécialistes firent même de
Léon Degrelle, dirigeant du mouvement fasciste belge Rex, l’un des
modèles qui inspira Tintin.
Dans
l’émission d’Arte, ses biographes ne nient pas cette époque
trouble de la vie d’Hergé. Ils le disculpent en notant qu’il fut
« sous l’influence » de l’abbé Norbert Wallez, directeur
du Vingtième et admirateur inconditionnel de Mussolini, et
soulignent aussi l’engagement humaniste qui fut ensuite le sien. Mais le
sujet demeure tabou, ce qui traduit le refus d’écorner un mythe. |