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Une
recension de Hergé de Pierre Assouline paru chez Plon en
96.
Source:
Le
Monde, 8 mars 1996, René de Ceccatty |
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Nom:
Rémi. Prénom: Georges. Pseudonyme: Hergé. Des initiales
mythiques que «renversent» Pierre Assouline pour découvrir
le visage du créateur de l’intrépide reporter à la
houppe blonde.
Tintin
n’a, pour ainsi dire, aucun visage. Un rond, deux points, une houppe blonde:
une sorte de page blanche sur laquelle peuvent s’inscrire les rêves
de son créateur et de ses lecteurs. Cette sobriété
de traits ne frustre pas la curiosité des admirateurs qui se satisfont
de mille autres indices de réalisme. Plongé dans l’histoire
la plus brûlante – de la guerre sino-japonaise aux tumultes sud-américains
en passant par la fondation d’Israël et la par la conquête de
l’espace -, le reporter qui n’a jamais écrit aucun article compense
par le décor dans lequel il évolue, par les répères
dont son auteur l’entoure, par ses amis, le vide relatif dont lui-même
est habité. Ce vide est le réceptacle où les enfants
prennent place: plus que des lecteurs, ils deviennent avant tous les jeux
interactifs, les héros.
Il
y a un mystère Tintin sur lequel, de Marguerite Duras à Gabriel
Matzneff, les intellectuels se sont interrogés, tantôt en
penchant du côté du canular, tantôt en frisant un ridicule
contre lequel Hergé ne cessait de les mettre gentiment en garde,
agacé d’être comparé à Balzac et à Proust.
Il amait Stendhal et Miró, sans se prendre pour eux. Oscillant entre
une modestie moqueuse et une espèce de mégalomanie de chef
d’entreprise, Hergé, certes, ne minimisait pas ses créatures
et avait une conception très rigoureuse du travail, mais il connaissait
les limites de l’expression qu’il avait choisie, même s’il les avait
fait considérablement reculer. Or curieusement, si Tintin n’a pas
de visage, ses admirateurs en veulent un pour Hergé. Pierre Assouline
le lui rend et rappelle, avec une remarquable précision, ce que
le dessinateur doit à ses confrères, à ses modèles,
mais aussi à certains évènements de sa vie personnelle.
Un grand-père inconnu interdit toute famille à Tintin et
une probable origine aristocratique expique le château de Moulinsart.
On
ne s’étonnera pas que Pierre Assouline ait choisi ce sujet pour
sa nouvelle biographie. Il s’intéresse aux hommes que leur fonction
aurait dû laisser dans l’ombre et qui sont devenus des mythes: Gaston
Gallimard ou Simenon. Le problème se présente de façon
analogue pour Hergé: «Tout le monde a entendu parler de
Mandrake, Superman, Spiderman ou Batman. Mais, hormis le cercle des fans
et spécialistes, qui connaît le nom de leur inventeur ?»
En cela, Hergé était unique.
Son
nom, réduit à des initiales inversées, Hergé,
né Georges Rémi le 22 mai 1907 et mort le 3 mars 1983, ne
réclamait d’autre existence que celle d’un dessinateur qui avait
instauré un authentique système esthétique, avec une
structure répétitive, obsessionnelle et souvent onirique,
et prenait au sérieux sa tâche d’éducateur. En s’adressant
à des enfants, dans un journal belge belge d’obédience catholique
qui leur était destiné et qui était dirigé
par un prêtre tyrannique et « fascistisant » –
selon la formule même d’Hergé -, il se soumettait à
des contraintes idéologiques. On a déjà mis l’accent
sur les travers de cet assujetissement: puritanisme, colonialisme, paternalisme,
misogynie, quand ce n’est pas carrément antisémitisme. Pierre
Assouline a décidé avec l’assentiment et l’assistance de
la Fondation Hergé, qui lui a ouvert ses archives, de faire la lumière
sur la période la plus contestée: la guerre, durant laquelle
il avait continué à travailler. « Attitude d’accomodement
qui marque aussi un premier pas dans la voie de la collaboration. »
Hergé, en effet, ne craignit pas de « s’entremettre personnellement
auprès des autorité d’occupation ». Dès
la Libération, il sera la cible des vignettes satiriques racontant
Les Aventures de Tintin et Milou au pays des nazis… Le dessinateur fut
alors arrêté et provisoirement écarté de la
presse.
Cette
tache indélébile dans une vie où l’on aurait aimé
reconnaître l’intransigeance, la générosité,
la transparence prônées par le boy-scout dont est issu Tintin,
nuira toujours à Hergé. Pierre Assouline, à son tour,
raille toutefois « le lobby des tiers-mondistes » qui
s’acharnera sur Hergé, tentant de l’empêcher, par exemple,
de rééditer le moins politiquement correct de ses albums,
Tintin
au Congo.
Hergé
avait beau se défendre, rappelant que ses histoires et ses personnages
n’étaient guère plus que des caricatures et révélaient
tout au plus le ridicule des Blancs dans leur représentation de
l’Afrique, il ne convainquait pas ses détracteurs. Il lui aurait
été difficile de nier le caractère délibérément
politique des aventures de son jeune héros.
La
question de l’antisémitisme restera, elle aussi, longtemps posée,
comme le prouvent les longues querelles qu’entraîna la parution (en
1942!) de L’Etoile mystérieuse où le méchant
a un nom a consonance juive. D’une certaine manière, Pierre Assouline
aggrave le cas d’Hergé en citant des textes non signés, mais
dont Hergé fut probablement l’auteur et qu’il avait publiés
dans Le Petit Vingtième avant la guerre.
Mais
cette biographie présente surtout l’intérêt d’apporter
des éléments nouveaux sur les projets abandonnés et
sur la genèse de certains albums. On rêvera sur une pièce
dont Tintin était le protagoniste, Tintin aux Indes ou le Mystère
du diamant bleu, « une curiosité des plus exotiques
qui ne fut pas un grand moment de théatre », ou sur le
synopsis d’un album fantôme qui aurait été, au fond,
le Play Time d’Hergé: en 1976, le dessinateur imagine de
réunir et d’immobiliser tous les amis de Tintin dans un aéroport
ou des motivations diverses les font converger. Sorte d’Ange exterminateur,
cette histoire montrait ce qu’Hergé pouvait avoir de commun avec
les plus grands cinéastes, ce qu’il revendiquait volontiers. Si
le nom de Hitchcock a souvent été prononcé à
son propos et à juste titre, on peut parfois penser aussi à
Bunuel ou à Jacques Tati. Tintin au Tibet, hymne à
l’amitié et échappée hors du temps et de la modernité,
et Les Bijoux de la Castafiore, voyage immobile qui a inspiré
bien des gloses sur la communication, lui amèneront du reste des
lecteurs adultes.
Comme
Peter Pan, nous dit Pierre Assouline, Tintin ne veut pas grandir. Double
de son inventeur, il devint parfois son ennemi (« Je ne suis plus
amoureux de Tintin », se plaint-il après la sortie du
moins bon de ses albums, Vol 714 pour Sydney) et causa plusieurs
crises dépressives au point de bloquer son « père »
des mois durant. De la vie au travail, les allées et venues furent
nombreuses. Constamment culpabilisé, Hergé, parfois, ne savait
plus ce qui, de son personnage, de ses obligations professionnelles (car
le studio Hergé devenait une vraie usine, sans cependant atteindre
aux proportions industrielles de Walt Disney) ou de son existence privée,
le déterminait.
La
découverte tardive de la passion avec celle qui deviendra sa deuxième
femme, la valeur sans cesse clamée de l’amitié, le reconduisent
à un état extraordinairement humain, déjà perceptible
(les enfants ne s’y trompent pas) dans les délicieuses ambiguïtés
de ses personnages.
Et
c’est précisément son amitié pour un jeune artiste
chinois qui va le plus profondément humaniser son œuvre et lui ajouter
une dimension troublante: en introduisant sous son véritable nom
Tchang (auquel dans Le Lotus bleu, il sauve une première
fois la vie) et en le faisant réapparaître vingt-quatre ans
plus tard (dans Tintin au Tibet, alors qu’ils s’étaient perdus
de vue dans la vie réelle et dans les albums), Hergé réunit
ce qu’il vit et ce qu’il conçoit. Puisque Tintin existe, pourquoi
Tintin n’aurait-il pas le droit, comme Pinocchio, de devenir vrai?
Hergé, lui, grâce à son biographe, le devient, définitivement. |