 |
 |
|
 |
Dans
Le
Cimetière des bateaux sans nom, Arturo Pérez-Reverte raconte
l’histoire de Tanger, une conservatrice du Musée de la Marine de
Madrid et d’un marin de la marine marchande, Coy, à la recherche
d’un gallion jésuite coulé par un corsaire algérois
aux larges des côtes espagnoles.
-
C’est
vrai ; il n’y en a plus [de trésors]. Du moins s’agissant de lingots,
de doublons ou autres pièces d’or. Mais le charme persiste… Je vais
te montrer quelque chose.
Elle
semblait changée, rajeunie, lorsqu’elle se leva pour se diriger
vers les livres de l’étagère : peut-être parce qu’il
y avait, dans ce mouvement, quelque chose de décidé, de volontaire,
qui faisait flotter les pans de sa chemise militaire ouverte, ou parce
que ses yeux étaient plus bleu marine que jamais et qu’ils semblaient
sourire quand elle revint à la table avec deux albums de Tintin
dans les mains : Le Secret de la Licorne et Le Trésor
de Rackham le Rouge.
-
L’autre jour, tu m’as dit que tu n’étais pas tintinophile, non ?
(…)
Alors
Tanger, qui tenait les deux albums contre sa poitrine, se mit à
rire, et du coup, on aurait dit une autre femme. Elle rit franchement,
joyeusement, puis elle dit : Mille millions de tonnerre de Brest ! Elle
dit cela en grossissant sa voix comme l’aurait fait un pirate borgne à
jambe de bois avec un perroquet sur l’épaule ; et tandis que le
soleil qui entrait par la fenêtre dorait davantage encore les mèches
asymétriques de sa chevelure, elle s’assit de nouveau près
de Coy, ouvrit les Tintin et les feuilleta. Ici, aussi, il y a la mer,
dit-elle. Regarde. Ici l’aventure est encore possible. J’ai pu me saoûler
mille fois avec le capitaine Haddock – le whisky Loch Lomond, tiens-le
toi pour dit, n’a pas de secrets pour moi. J’ai aussi sauté en parachute
sur l’île Mystérieuse avec le drapeau vert de la FEEIC dans
les bras, j’ai traversé d’innombrables fois la frontière
entre la Syldavie et la Bordurie, j’ai juré par les moustaches de
Pleksy-Gladz, j’ai navigué sur le Karaboudjan, le Ramona, le Speedol
Star, l’Aurora et le Sirius – sûrement plus de bateaux que toi –,
j’ai cherché le trésor de Rackham le Rouge, toujours vers
l’ouest, et j’ai marché sur la Lune tandis que les Dupont et Dupond,
les cheveux teints, faisaient les clowns dans le Cirque d’Hipparque. Et
quand je suis seule, Coy, quand je suis très seule, vraiment très
seule, alors j’allume une cigarette de ton ami le Héros, je fais
l’amour avec Sam Spade et je rêve de faucons maltais tout en convoquant
autour de moi, dans la fumée, les vieux amis : Abdallah, Alcazar,
Séraphin Lampion, Chester, Zorrino, Szut, Oliveira de Figueira,
et sur la minichaîne raisonne l’air des bijoux de Faust dans un vieil
enregistrement de Bianca Castafiore.
Elle
avait posé, tout en parlant, les deux albums sur la table. C’étaient
de vieilles éditions, l’une avait le dos en toile bleue, l’autre
en toile verte. La couverture du premier album montrait Tintin, Milou et
le Capitaine Haddock portant un chapeau à plume, et un galion naviguant
toutes voiles dehors. Sur le second, Tintin et Milou parcouraient le fond
de la mer dans un sous-marin en forme de requin.
- C’est le sous-marin du professeur Tournesol… dit Tanger. Quand j’étais
enfant, je faisais des économies pour acheter ces livres, grâce
aux anniversaires, fêtes et étrennes, comme l’aurait fait
Scrooge… Tu sais qui était Ebenezer Scrooge ?
-
Un marin ?
-
Non. Un avare. Le chef du gentil Bob Cratchit.
-
Connais pas.
-
Aucune importance, poursuivit-elle. J’économisais sou à sou
pour aller ensuite à la librairie et en ressortir avec un de ces
albums-là dans les mains, retenant mon souffle, jouissant du contact
du carton dur, des couleurs des superbes pages de couvertures… Et ensuite,
seule, j’ouvrais les pages en respirant l’odeur du papier, de l’encre fraîche
bien imprimée, avant de m’absorber dans la lecture. C’est ainsi
que, un à un, j’ai réuni les vingt-trois… Depuis, beaucoup
de temps a passé ; mais aujourd’hui encore, en ouvrant un Tintin,
je peux sentir ce parfum que, depuis lors, j’ai associé à
l’aventure et à la vie. [Suite] |