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Françoise-Marie
Santucci, Libération, samedi 10 août 2002 |
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Portrait
imaginaire de Tintin: pas loin de 77 ans, il parle enfin de ses fêlures.
Sur
la place carrée du Louvre, un soir d'été, il arrive,
Milou à ses côtés, comme entouré d'un halo dans
l'orangé de la nuit, presque irréel. Pourtant, c'est bien
lui, en jean et chemise bleu nuit, banal et apprêté à
la fois, le fameux Tintin qu'on suit de 7 à 77 ans, qui a bercé
nos enfances, chahuté nos adolescences et réveillé,
parfois, nos rêves d'adultes assoupis.
Il
s'excuserait presque de cette liberté de papier, craint qu'elle
ne paraisse trop arrogante. «Pour moi, c'est facile. Un intérêt
limité dans les affaires du monde, peu de contingences et pas d'attaches,
sauf quelques amis, que vous connaissez.» Son visage, aussi lisse
que les milliers de cases habitées au fil des ans, sa silhouette,
fluette et nerveuse, voilà ce qui signe son succès autant
que sa tranquillité. «En Syldavie, où j'habite désormais,
on me fiche une paix royale.» Et qu'il traîne à San
Francisco ou crapahute en Corse, personne ne remarque la houppette dressée,
ni le fox-terrier à ses pieds.
Transparent
? L'un de ses meilleurs spécialistes, Benoît Peeters, va encore
plus loin (1) : «Tintin n'est rien, il n'a pas d'âge véritable,
ne paraît pas sexué non plus. Personnage neutre, il remplit
à merveille le rôle essentiel du héros : celui d'être
un parfait support à l'identification du lecteur.» Le
héros en question éclate d'un grand rire, décidé
à se moquer de ses exégètes par milliers. «J'ai
renoncé à lire ce qu'on écrit sur moi. Que savent-ils,
ces gens, de mes angoisses, de mes doutes et de mes rêves ?»
Les sourcils arqués, il s'irrite, comme à chaque incursion
dans l'espace-temps humain, à chaque fois qu'il se retrouve confronté
à la bêtise. Exemple : «Comme je ne bois ni ne fume,
on a fait de moi un cul serré, un garçon triste comme un
jour de pluie. Erreur! Je sais savourer les délices de la vie, tout
comme explorer en l'âme des recoins insoupçonnés.»
Silence. Des feuilles tourbillonnent au milieu de la Cour carrée,
les touristes s'échappent. Il aimerait, dit-il, pouvoir dire toute
la complexité qui l'habite, lui le petit gars de l'Assistance publique,
né en France et adopté en Belgique, grandi à la dure
parce qu'un garçon «ne pleure jamais», mais attiré,
«plus le temps passe, par la fêlure des êtres.»
C'est son chemin à l'envers; les questions existentielles succèdent
au chevaleresque d'hier. Il sort de son sac Aden Arabie de Paul Nizan.
«Voilà où j'en suis. A écorner, un peu, la
retenue qu'Hergé m'avait imposée.»
Le
«père spirituel». Sous le crayon d'un homme «si
droit», jamais Tintin n'a pu s'écarter de son écrasant
destin, celui d'un journaliste sans article, d'un sauveur éternel.
De sa «naissance» en 1929 (Tintin au pays des Soviets)
à la fin de ses aventures, vingt-trois épisodes plus tard,
en 1976 (Tintin et les Picaros), le mince garçon aux culottes
de golf a vécu sous l'oeil tendre mais exigeant de «monsieur
Remi», comme il l'appelle. «Impossible de le décevoir.
Je l'aimais trop pour ça. Et lui vivait à travers moi : à
l'époque du Tibet, il m'a expédié là-bas pour
régler des choses à lui...» Dans une immensité
hostile, Tintin part à la recherche de son ami Tchang. «Ma
plus belle aventure», dit-il aujourd'hui. Et intimement imbriquée
à la «crise morale» alors traversée par Hergé,
qui raconta plus tard (2) : «J'étais marié et j'aimais
quelqu'un d'autre. [...] J'ai donc été voir un psychanalyste
à Zurich, un disciple de Jung, et je lui ai raconté mes rêves.
Des rêves de blanc, du blanc partout. Cet homme m'a dit : "Il faut
tuer en vous le démon de la pureté." Un renversement complet
de mon système de valeurs!»
Tintin
sourit. La bouche, d'ordinaire à peine esquissée, s'élargit
au souvenir de «monsieur Remi». «Voilà,
c'est tout lui. Sa grandeur d'âme, sa générosité
et ses principes...» Les principes d'Hergé: souvent réactionnaires,
qu'il s'agisse du paternalisme de Tintin au Congo, de l'ambiguïté
vis-à-vis des Allemands pendant la Seconde guerre mondiale ou de
la banale misogynie, expliquée lors d'un entretien avec Numa Sadoul
(3) : «J'aime trop la femme pour la caricaturer. Pour moi, [elle]
n'a rien à faire dans un monde comme celui de Tintin.»
Sur
le banc où, depuis plus d'une heure, il est assis en tailleur, l'homme
à la houppette se tortille. Gêné. «Au fond,
Hergé n'était ni misogyne, ni raciste. Benoît Peeters
disait que j'étais "un reflet qui évoluait en même
temps que ce dont il se faisait le miroir". Alors oui, Hergé m'a
fait colonialiste en 1930, pro-guerilla en 1975...» Et aujourd'hui
? Dans un univers bouleversé, sans l'appui du dessinateur
ou délivré de son regard ? quels combats, quelles idées
motivent encore Tintin ? «Rien de ce qui vous occupe. La politique,
la violence, les attentats... Que dire ? Je suis heureux de ne plus être
ce faux reporter, ce Zorro angélique.»
Egoïste
? Oui, et sans rougir. Dans les mois qui viennent, il aimerait larguer
les amarres, partir vivre au Tibet, pourquoi pas, les droits d'auteur de
ses aventures lui permettent tout, désormais. Ou avoir un enfant.
Le regard humide se réfugie dans les étoiles. Voilà
des décennies qu'on glose sur sa sexualité, sur son angélisme
de garçonnet coincé. Pastiches, moqueries, insultes. Il en
a souffert mais il est prêt. A dire que cet enfant, il le fera peut-être
avec «un homme rencontré en Syldavie. Il a vécu
mille vies, c'est un être humain d'une beauté désarmante».
Soulagement, tremblements. D'avoir enfin lâché ce qu'il a
toujours dissimulé à Hergé, par pudeur ou faiblesse.
C'est aussi pour ça qu'il a quitté Moulinsart. «Avec
environ 200 millions d'albums vendus, avec une cinquantaine de personnes
occupées, aujourd'hui encore, à gérer l'oeuvre d'Hergé
et donc, en grande partie, mes aventures , avec l'attention étouffante
prodiguée par mes admirateurs depuis soixante-dix ans, j'étais
tétanisé. Mais voilà, je suis enfin sorti du placard.»
En ces temps de fierté homosexuelle, continue-t-il, «je
vais sans doute passer pour un pleutre». Peu importe. L'essentiel,
pour lui, est d'avoir vaincu sa «honte». A l'issue de
longues discussions avec le capitaine Haddock, il a pris conscience de
l'attirance, très chaste et jamais consommée, qu'il éprouva
pour Tchang des années durant. «C'est vrai que mon monde
a toujours été celui de l'amitié virile. Hergé
pensait que cette amitié était sans ambiguïté.
Je n'ai jamais su le contredire.» En 1964, Hergé écrivit
à Tintin une lettre, lue à la radio. «Parfait :
si quelqu'un l'est, c'est toi. Je ne devrais que m'en trouver comblé.
D'où vient que j'en suis un peu déçu ? De ce que tu
es, justement, trop parfait. De ce que j'ai, moi, homme normal, issu de
parents normaux, un rejeton qui n'est pas "comme les autres".»
Une larme au coin de l'oeil si sombre, du rose sur les joues si pâles,
Tintin répète doucement: «Pas comme les autres... C'est
parfois dur à porter. Mais c'est aussi divin !» .
(1)
Benoît Peeters, le Monde d'Hergé (Casterman, 1990).
(2)
In le Monde d'Hergé.
(3)
Numa Sadoul, Tintin et moi, entretiens avec Hergé (Casterman,
2000). |