Les aventures de Tintin

Articles Tintin

Tintin cowboy
Sources
Yves-Marie Labé, Le Monde, 21 octobre 1995:
Présentation d’une série d’émissions consacrées à Tintin.
Sources
Reproduction Tintin en Amérique,
© Hergé/Moulinsart 2009

Tintin, un mythe parcouru en six heures

Arte est la première chaîne française à consacrer une soirée complète à Tintin et Hergé, deux figures titulaires de la bande dessinée franco-belge.

Tintin ou Hergé ? Durant les six heures d’émission qu’Arte consacre au journaliste du Petit Vingtième sous le titre « Tintin reporter », l’ambiguïté demeure. Les amateurs de bande dessinée et tous ceux qui ont grandi au rythme de la parution des vingt-quatre albums publiés depuis 1929, année de publication des Aventures de Tintin, reporter du Petit Vingtième au pays des Soviets, ne s’en soucieront guère.
Pas plus que leurs descendants, qui sont nombreux, les éditions Casterman continuant à vendre un album de Tintin toutes les deux secondes et demie, ce qui leur permet d’afficher un véritable record éditorial: plus de 200 albums vendus, traduits en cinquante-trois langues ou dialectes.
La soirée thématique programmée par Arte et conçue par deux tintinologues hors pair, l’écrivain et scénariste Benoît Peters et le critique d’art Pierre Sterckx, est d’une richesse rare. Des dessins animés (Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackam le Rouge, mais aussi Quick et Flupke) alternent avec des documentaires – « Le Phénomène Tintin », « Le Petit Vingtième: le siècle de Tintin » ou encore « Monsieur Hergé ».
Des sujets plus inattendus pontuent la soirée, comme ce reportage au Tibet, dans lequel le dalaï-lama évoque « l’impression de beauté » qui l’a frappé lorsqu’il a découvert Tintin au Tibet, ou l’entretien avec le philophe Michel Serres.
L’amateur ou l’érudit, comme le profane en matière de BD ou le tintinolâtre devraient être rassasiés, tant ces six heures embrassent presque tous les aspects de l’univers de Tintin et d’Hergé. Le microcosme de Moulinsart et du jeune reporter, du capitaine Haddock à Rastapopoulos, figurent en bonne place. Et les auteurs de la soirée n’ont pas évacué la réussite commerciale de la société que gère la veuve d’Hergé.

Une quarantaine de livres

Les téléspectateurs d’Arte pourront aussi parcourir l’enfance bruxelloise du père de Tintin, au sein d’une Belgique alors quatrième puissance mondiale et petit empire colonial. Ils apprendront l’influence qu’eurent sur lui des dessinateurs comme Benjamin Rabier, Alain Saint-Ogan (Zig et Puce) ou encore l’Américain Georges McManus, que le public français connaît surtout grâce à sa Famille Illico. Ils sauront enfin que Georges Rémy, qui signera dès 1924 de ses seules initiales, se passionnait pour l’art abstrait et des peintres comme Lucio Fontana, Roy Lichtenstein ou Victor Vasarely; que cet ancien boy-scout n’évita pas le doute existentiel jusqu’à faire sa traversée analytique avec un disciple de Jung, et qu’il fut fasciné par les progrès de la technologie.
Tintin et NestorMais cette abondance et cette richesse brouillent les pistes et laissent planer l’ambiguïté sur le personnage et son créateur. L’un ou l’autre ont inspiré plus d’une quarantaine d’ouvrages, qu’ils soient essais ou biographies – la dernière signée Pierre Assouline, devant paraître début 1996. « Dans Tintin, j’ai mis beaucoup de ma vie », confiait Hergé à Benoît Peeters dans le livre d’entretiens Le Monde d’Hergé (Casterman), dont les Inrockuptibles du 18 octobre publient des extraits.
Comme pour d’autres auteurs, cette gémellité entre le créateur et son héros n’est pas sans poser question. Surtout lorsqu’il s’agit de fouiller le passé, et, notamment les années 40-45, au cours desquelles Hergé, via son petit reporter, prit des positions peu nuancées sur l’URSS et, surtout, adopta un ton franchement antisémite. Hergé justifiera ensuite ces «engagements» par sa jeunesse et son «innocence» et traînera toute sa vie le remords de s’être mêlé à la droite la plus extrême. Certains spécialistes firent même de Léon Degrelle, dirigeant du mouvement fasciste belge Rex, l’un des modèles qui inspira Tintin.
Dans l’émission d’Arte, ses biographes ne nient pas cette époque trouble de la vie d’Hergé. Ils le disculpent en notant qu’il fut « sous l’influence » de l’abbé Norbert Wallez, directeur du Vingtième et admirateur inconditionnel de Mussolini, et soulignent aussi l’engagement humaniste qui fut ensuite le sien. Mais le sujet demeure tabou, ce qui traduit le refus d’écorner un mythe.